Les Siestes au Congo : le reportage

Les Siestes au Congo : le reportage

Voilà 2 ans que Les Siestes ont installées une de leurs bases arrières au Congo. Le temps d’organiser 2 éditions riches en émotions et en enseignements. Il était temps de vous en rendre compte le plus complètement possible.

En novembre dernier, nous étions donc à nouveau à Brazzaville et Pointe Noire. Ce fut l’occasion de nombreux échanges vivifiants, car il faut bien se rendre compte que les musiques électroniques ne sont pas du tout identifiées au Congo. Aussi le documentaire que nous vous présentons pose un certain nombre de questions quant au statut du dj au Congo, quant à l’appréhension des musiques électroniques par le grand public congolais … des questions simples mais que nous avions quelque peu oubliées et qu’il est de bon ton de remettre en tête à qui veut aborder la réalité du tissu musical africain.

"Le tempo c’est fait pour danser, mais il ne nous dit rien. Donc comment comprendre la musique s’il n’y a pas de paroles. Ça parle de quoi ? Ça dit quoi ? Là vous faites seulement tougoudou tougoudou ..." Un spectateur au Congo
"C’est vrai que les gens disent que l’on fait ce métier pour les femmes ... Quelque part c’est vrai, mais pas seulement ..." Un Dj au Congo
"On se dit que le Dj, c’est peut-être un fumeur de chanvre, un illettré, il n’a pas de niveau" Un Dj au Congo

Visionnez le reportage de Pierre Teulières qui a suivi l’ensemble des protagonistes de cette aventure (35 min) :


Les Siestes Electroniques au Congo par lessiesteselectroniques


Et pour souvenir, voici le compte-rendu de notre 1ère édition congolaise, en novembre 2010 :

Mardi 23 novembre au soir : départ de Paris pour Brazzaville via Addis-Abeba. Vol Ethiopian Airlines. L’avion est à moitié vide, les hôtesses nombreuses et obséquieuses, la composition du dîner assez abstraite et la politique de gestion des luminaires tout à fait déconcertante. Je me laisse envoûter par la chaîne de radio spécialisée en musique éthiopienne, celle orientée new age diffuse elle des plages plus inquiétantes que relaxantes, mais c’est cool. Bref, ça fait quinze ans que je n’ai pas pris de long courrier, et je ne suis pas déçu du voyage – et encore moins quand nous débarquons dans l’aéroport d’Addis au petit matin, peuplé aux trois quarts de pèlerins soudanais et kényans revenus de la Mecque, vêtus de djellabas blanches et d’étoffes mauves. Une fois notre correspondance empruntée, nous sommes arrivés quatre heures plus tard à Brazzaville, où la température dépasse facilement les 30 degrés. On descend directement sur le tarmac, pour rejoindre les douanes qui, en termes de discipline, ressemblent plus aux portes d’accès d’une finale de championnat de foot amateur ou d’un concert de reformation des Svinkels qu’à des douanes. Les guichetiers sortent et rentrent, ou regardent des papiers d’un air concentré sans avoir de voyageur à « traiter ». Les officiels qui circulent d’un air vaguement autoritaire, nous font régulièrement signe d’attendre et laissent en revanche passer à peu près tous les mecs qui viennent leur taper sur l’épaule. Les formalités sont donc un peu laborieuses, on nous fait attendre sans trop savoir pourquoi, un supérieur hiérarchique succède à l’autre et au bout d’une heure nous récupérons passeport et bagages, sur la conclusion suivante du type qui visiblement « dirige » les opérations douanières : « La confiance n’exclut pas le contrôle ». OK.

Une fois installés dans nos pénates, nous ne tardons pas à tomber de sommeil. Je suis réveillé de ma sieste en fin d’après-midi par la chaleur et le son des gens sur la place. C’est un réveil plutôt doux, et j’éprouve une sensation d’hospitalité diffuse et d’improbable familiarité. Je m’attendais bêtement à me « prendre une claque » en posant le pied au Congo. Comme je voyage très peu, je m’imaginais une expérience proche de l’hallucination ou de l’hébétement, mais en fait, non, pas du tout. La claque ressemble davantage à une sorte d’éveil progressif, comme lorsqu’on se rend compte après coup qu’un bateau a quitté le port alors qu’on le croyait encore amarré. C’est une lente locomotion, presque fluviale, flottante.

Bref, ces premières heures passent comme un sirocco gentiment abrutissant, et en terminant de dîner dans un restaurant près du fleuve, je me rends compte qu’il est à peine 20h. Le temps se dilatera souvent comme ça lors de la semaine. C’est un peu troublant, mais parfois très grisant de voir qu’on a oublié ses réflexes et ses repères, surtout quand on est un jeune aussi impatient comme moi. Nous allons ensuite boire un verre dans une sorte de resto/bar/boîte avec la clim à fond et une sélection de rumba, R&B, rap, ndombolo et gros tubes européens electro/dance plus ou moins récents, et pas forcément du meilleur goût. La sono est bourrin sans être atroce non plus, les gens sont chauds, l’ambiance relax, et on danse – comme tout le monde ici – face au grand miroir qui couvre tout un mur de l’endroit.

La journée suivante s’organise – plus ou moins – autour du concert que Paul (Mondkopf) doit donner le soir au Centre Culturel Français (CCF). L’ambiance est charmante, les gens tous ravis de nous voir, Romain shoote dans tous les sens et déjà les premiers musiciens, DJ ou simples amateurs de musique viennent jeter un œil sur l’installation de la scène dans la cafétéria du CCF, l’Awalé. Nous allons alors tous visiter le centre Sony Labou Tansi, dans le proche quartier de Bakongo, où aura lieu la soirée du samedi, et où répète pour le moment le groupe Musée d’Art, sorte de troupe musicale « tradi-moderne » composée d’une dizaine de percussionnistes, d’un clavier, d’un bassiste et d’un guitariste, dirigé par l’intense Akramo.

Le soir, le public du concert qui commence à s’installer est composé pour moitié de Français et autres blancs expatriés (l’ambassadeur italien nous fait notamment l’honneur de sa venue), et pour moitié de Brazzavillois curieux et/ou mélomanes. Paul entame son live par une longue plage ambient sombre qui prend progressivement du corps, avant de lancer des rythmiques plus soutenues qui font bouger quelques nuques. Vers la fin du live, on sent que quelque chose se passe, et qu’il serait dommage de s’arrêter là, et très vite Akramo nous fait profiter de ses talents de percussionniste en improvisant sur les beats de Paul. Le résultat galvanise rapidement le public jusqu’ici assez sage, surtout qu’Akramo fait le show, danse, bondit tout autour de la scène, scande des paroles en lari (la langue de la minorité qui vit à Bakongo) et se laisse posséder par ce qu’on ne peut appeler autrement que de la transe. Pour ne pas frustrer un public désormais dans tous ses états, Paul et Akramo décident d’enchaîner cette séquence live par un mix house du meilleur effet, toujours accompagné de percussions. La fête dure plusieurs heures et on se couche grisés.

Le lendemain, il y a un grand défilé de mode au CCF, et on a proposé à Paul et Charlie (Qoso) de s’occuper de la musique. Pendant près de deux heures, nos deux compères vont imposer un groove puissant, en crescendo, fait de classiques d’Italo ou de Chicago et de tracks plus récents, si bien qu’au bout d’un moment le public – constitué, cette fois-ci, presque exclusivement de Brazzavillois – danse carrément et saute de joie sur certains breaks et certaines montées de clavier – même si, en l’occurrence, la musique fonctionne plus comme un stimulant du défilé que comme une expérience autonome, vécue à part entière par les spectateurs. Soyons honnêtes, les mannequins, les vêtements, l’événement en soi comptaient clairement pour beaucoup dans cette ambiance, mais quand même, c’était vraiment beau de voir cette jeunesse congolaise en délire sur du Frankie Knuckles ou du Kano.

La troisième soirée, organisée au cercle Sony Labou Tansi, restera certainement la plus grisante du séjour. D’abord par son affiche, puisqu’y jouent à la fois Mondkopf et Qoso, des DJ locaux, Musée d’Art et une troupe de danse hip-hop du nom de I-Dance, mais aussi par le cadre en plein air et l’ambiance à la fois festive et familiale qui y règne – les gens sont venus en nombre, et un stand a été monté où une mère et ses filles vendaient brochettes, cuisses de poulet, salades et bières. Le public, en partie assis, met dans l’ensemble un peu de temps à se mettre en route, mais les meilleurs danseurs, eux, montent vite sur scène pour passer un par un, en séquence, comme les concurrents d’une compétition de danse. Les DJ congolais servent leur habituel panaché de tubes généralistes avec animation vocale, les gens semblent contents, et Musée d’Art réalise une véritable performance, quasiment une heure de percus / chants / danse interrompue, accompagnée par une boîte à rythmes. Une sorte de flux tantôt hypnotique, tantôt presque cubiste par son goût de la saccade et de la rupture.

Pour clore la soirée, l’effet produit par les premières minutes acid du live de Paul et Charlie est particulièrement foudroyant sur une partie de l’assistance du « Sony ». Deux garçons d’une dizaine d’années, notamment, me regardent comme si j’allais leur dévoiler le secret de la techno : « Comment il fait là ? ». Entendre un son à la fois physique et abrasif sortir comme ça d’un simple laptop soufflait leurs réflexes perceptifs. Sans jouer sur des clichés post-colonialistes nauséabonds, les deux gamins avaient l’air d’y voir une forme de sorcellerie technologique, et leur réaction hésitait entre possession rythmique et fascination trouble. Un des instants les plus intenses du séjour, pour moi.

L’histoire de notre venue à la Main Bleue, le dimanche soir, est tout autre. Ce dancing de Bakongo (un des quartiers de la minorité Lari) revêtu de dalles en mosaïque bleue, d’où son nom, est à ciel ouvert, et sa piste entourée de nombreuses tables, d’une cabine de DJ fermée et vitrée (sans clim), d’un petit bar et d’un espace peint tout en blanc, visiblement destiné aux séances photo. Il est fréquenté ce soir-là par des couples venus danser la rumba, et par un petit nombre de sapeurs, pas tous très jeunes, et pas tous forcément impeccables par rapport à certaines images qu’on peut avoir de cette intriguante sous-culture. Guillaume, notre "fixeur" sur place et ancien administrateur des Siestes Electroniques, avait eu l’idée de solliciter les gens qui gèrent l’endroit pour essayer d’y faire se rencontrer la culture club européenne et celle, locale, des sapeurs et des traditions de danse populaires. Quelques jours avant, nous avions donc rencontré Fredo, aka DJ Sarkozy (sic, évidemment), qui nous avait répondu qu’il était d’accord pour nous faire partager ses platines, mais que le public de la Main Bleue était tout de même habitué à sa sélection, à sa façon de la séquencer, et exigeait de lui qu’il joue forcément quelques morceaux « gold » de la musique congolaise... L’expérience s’annonçait donc assez casse-gueule… et l’a effectivement été. Autant le démarrage à la vieille rumba a été poliment reçu, autant la suite (une séquence funk puis une séquence coupé) a quasiment créé un incident diplomatique (concrètement : un client vient se plaindre directement dans la cabine, et Fredo me regarde d’un un œil crispé en me voyant sélectionner « Ça va chauffer » des Ivoiriens de Grand Maquis All-Stars, pour finalement me congédier en douceur…). Mais l’ambiance qui règne sur place, le charme du lieu et le défilé des sapeurs et d’autres hautes figures de Brazza ont suffi à nous faire oublier cette tentative un peu malheureuse.

La journée du lendemain sera marquée par un peu de pur tourisme, conclue par une escapade au marché de nuit, réputé pour ses singes fumés et autres alligators à la coupe. L’expérience est à peu près aussi éprouvante que celle vécue au marché Total (car situé près du siège du géant pétrolier) de Bakongo, que nous avons traversé quelques jours plus tôt, et qui pourrait d’ailleurs s’appeler « total » sans majuscules, comme on parle d’ « art total » ou de « football total ». Tout est vendu là-bas, sous toutes les formes, partout, et on dirait bien que tout Bakongo est ici rassemblé. On nous y hèle sans cesse et certains nous appellent par les noms des footballeurs de l’équipe de France – « Gourcuff », « Ribéry », mais aussi, plus étonnant, « Alou Diarra » ou « Bakary Sagna ». Une fois passé le stand des sauterelles grillées et celui des chauve-souris vivantes tuées à la demande, je passe chez un minuscule disquaire plein de vieux vinyles, malheureusement tous dans un état déplorable et probablement injouables sur une platine. La circulation est lente et malaisée, les odeurs de nourriture, de boue et d’essence se mêlent en vagues tièdes et âcres, et l’immensité du marché a quelque chose d’à la fois vertigineux et enivrant. Le périple dans le marché Total aura probablement été l’expérience la plus proche de cette fameuse claque africaine.

Le reste du temps, on ne se « prend » pas forcément grand-chose à la figure : c’est plus ce qu’on ne se prend justement pas, ce qui ne résonne pas, qui ne passe pas qui fait la vraie différence entre nos habitudes et celles de Congolais. Les serveurs qui n’apportent pas ce vous avez commandé, les taxis qui ne vous rendent pas la monnaie, les sapeurs qui ne vous parlent pas de l’argent qu’ils voudraient pourtant que vous leur donniez pour passer à la Main Bleue, les passants qui ne répondent pas aux questions que vous leur posez, les gens en boîte qui viennent vous parler sans avoir quoi que ce soit de particulier à vous dire, ou qui vous prennent pour quelqu’un d’autre mais ne se démontent pas quand ils réalisent qu’ils se trompent : c’est tout un spectre de l’univers rationnel névrotique occidental, de la logique oui/non, question/réponse, problème/résolution, tout ce fastidieux système à somme nulle qui est rayé de la carte psychologique – là encore, je ne dis rien de neuf et j’imagine bien que des dizaines de livres doivent parler de ça. Il reste que ça rafraîchit les méninges de voir que le modèle de pensée en vigueur ici est presque totalement ignoré là-bas – pas méprisé, juste ignoré.

Dans l’avion du retour, le mercredi matin, le spectacle congolais offre un dernier rappel avec une délégation interministérielle qui a l’air de partir en Chine via Addis. Séance photo improvisée en cabine (une heure, montre en main) pour donner des preuves qu’on a bien pris l’avion, discussions à bâtons rompus et volume vocal supérieur sur des sujets on ne peut plus flous : une indiscipline généralisée qui a l’air d’exaspérer les sages hôtesses éthiopiennes du vol. Pas de doute, même à 10 000 mètres d’altitude, l’esprit congolais reste toujours aussi vif. Et une chose est sûre : quoiqu’il arrive, on reviendra à Brazza.