Les Siestes au Quai Branly

Les Siestes au Quai Branly

Nous avons été extrêmement chanceux de pouvoir travailler avec le musée du Quai Branly cet été et nous sommes heureux et fiers du résultat ! Le musée du Quai Branly étant le plus grand musée au monde consacré aux cultures non occidentales, nous avions décidé de n’exploiter que les ressources audio disponibles dans les collections du musée. Les dj sets ici présentés sont donc un peu particulier et font la part belle aux musiques ethnologiques.



- la collection de documents sonores du musée

La médiathèque du musée du Quai Branly réunit une collection de documents sonores et audiovisuels unique. Cette collection privilégie les supports numériques pour la conservation et la consultation des documents. Elle compte plus de 4000 CD et 3000 DVD acquis dans le circuit commercial et non commercial. Elle comprend également un fonds de documents analogiques, numérisées ou en cours de numérisation (disques 78 tours, 33 tours, bandes magnétiques, cassettes audio et vidéo) ainsi que des archives privées inédites.
La collection discographique comprend des enregistrements de musiques de tradition orale ainsi que des documents sonores parlés (contes, poésies, discours etc.) issus de collectes de terrains, de captations de concerts ou d’archives institutionnelles.

Les documents sonores de la médiathèque

- Les dj sets

Nous ne vous présentons ici qu’une partie des dj sets donnés du 3 juin au 10 juillet dans les jardins du musée. Chacun est particulier. Si Brian Shimkovitz du blog Awesome Tapes From Africa et Laureant Jeanneau ont choisit d’explorer une partie précise du globe et donc des collections du musée (l’Afrique sub-saharienne pour Brian, l’Asie du Sud-Est pour Laurent), les deux abordent leur mixs différemment : Brian a décidé de ne pas mixer les morceaux originaux qui s’enchainent selon un ordre précis (de la forêt jusqu’au désert, chaque morceaux présentant les instruments ou chants typiques des zones "traversées") ; Laurent, quant à lui, prend la liberté de recréer des ensembles musicaux virtuels en assemblant différentes parties instrumentales qu’il a lui même enregistré sur le terrain, pour autant aucun effet n’est rajouté et la cohérence des groupes ethniques est respectée. Romain BNO et Franq de Bimbo Tower ont, pour leur part, opté pour une approche plus strictement musicale, dirons-nous. Leur mixs forment un long continuum hypnotique où l’on passe de l’Asie à l’Afrique en passent par le Moyen-Orient et où seul la beauté des formes compte.










Vous trouverez le trackslisting complet de ces dj sets en cliquant sur les players ci-dessus ainsi que quelques clefs de compréhension ci-dessous.

Sélection commentée d’albums joués par Romain BNO

Tibet – Traditions rituelles des Bonpos / Ocora
Au Tibet, les Bonpos (qui pratiquent la religion Bon, considérée comme l’ensemble des croyances pré-bouddhistes) ne se reconnaissent pas comme bouddhistes, mais partagent avec eux quelques principes et expériences mystiques, tels la recherche de l’état transcendantal, l’ "éveil". Certaines de ces croyances survivent aujourd’hui, même si elles sont adaptées aux circonstances nouvelles de l’exil de la fin des années 50. Au Nord-Ouest de l’Inde, il existe une communauté qui a su réhabiliter ses traditions, grâce à l’appui de l’abbé Sangye Tenzin Jongdong, figure centrale pour les Bonpos d’aujourd’hui. Les enregistrements présents sur cet album illustrent différentes modalités des activités religieuses des Bonpos, à travers leur chant et leur récitation psalmodique. C’est l’occasion de découvrir les aspects musicaux d’une tradition rituelle ignorée tant chez les occidentaux que ches lez Tibétains eux-mêmes.

Albanie, Pays labë – Plaintes et chants d’amour / OCORA
Situé au Nord de l’Albanie, le pays labë s’étend sur une zone montagnarde, et est constitué d’une centaine de villages dont les habitants sont, chaque année, moins nombreux. La perte de nombreuses fêtes et traditions culturelles albanaises est en partie le fruit de cette forte émigration. Malgré cela, la musique labë est omniprésente en Albanie du Sud et s’entend partout, mais c’est la table qui constitue le cadre le plus authentique de la polyphonie : les chanteurs s’y côtoient, se regardent et contrôlent ensemble leurs expressions et leur voix…. Se crée ainsi un jeu d’interactions dans lequel la justesse sociale est intimement liée à la justesse vocale. Cet enregistrement présente les trois genres majeurs de la polyphonie labë : les lamentations (vaj), les chants d’amour (dashuri) et les chants épico-historiques.

Roumanie : musique de villages Runc et les villages du Gorj / VDE-Gallo
Entre 1933 et 1943, Constantin Brailoiu –considéré comme l’un des pères de l’ethnomusicologie- et ses collaborateurs ont enregistrés les musiques de différents villages de Moldavie, d’Olténie et de Transylvanie. Un coffret de trois disques compacts a ainsi été publié à la fin des années 80. Sous le label "Choc du monde de la musique", ce coffret, en offrant la source vive de la tradition populaire roumaine, est aussi un plaidoyer musical contre sa disparition. Romain BNO explique : "J’ai choisi ce morceau pour rendre hommage à Constantin Brailoiu. Dans cet album, chaque pièce retenue nous donne le sentiment d’avoir la chance prodigieuse, comme l’exprimait poétiquement Brailoiu ‘de voir un monde spirituel sans âge et sans corps émerger à la surface du visible et du présent’."

Sélection commentée d’albums joués par Franq de Bimbo Tower

I remember Syria / Sublime Frequencies
Méconnu culturellement de l’Occident pendant des décennies, la Syrie n’en garde pas moins un patrimoine culturel riche, que ce soit dans les arts plastiques ou la musique. Enregistré et "chirurgicalement-assemblé" par Mark Gergis lors de ces deux voyages à Damas en 1998 et 2000, I remember Syria est un véritable documentaire virtuelle de la capitale syrienne, mélangeant des sons issus de scènes de rue, de la fête d’un mariage ou d’une cérémonie religieuse, émissions de radio… Le label Sublime Frequencies, basé à Seattle et mené par Alan Bishop, est un véritable laboratoire d’explorateurs musicaux et de chasseurs de sons : révéler les faces sonores cachées d’un pays à travers les musiques traditionnelles ou actuelles, mais aussi des films, des enregistrements de rue, des programmes radio et toutes sortes d’expressions orales (chantées ou parlées)… voila la mission que s’est fixé le label. Sublime Frequencies se concentre non seulement sur la culture et l’esthétique de ces civilisations dites "en voie de développement", mais essaye d’en relever les détails, les curiosités, les petits riens, en voie de disparition. Pour Franq de Quengo, "Sublime Frequencies, c’est un peu les punk de l’ethnomusicologie. Ils ont vraiment amenés quelque chose de nouveau dans les musiques traditionnelles".

Afghanistan - Musiciennes d’Hérat / UNESCO Collection
Hérat étaient célèbres pour ces musiciennes professionnelles appelées "les Golpasand", du nom du patriarche de leur clan, mort vers 1970. Etant donné la ségrégation stricte des sexes, femmes et hommes se produisaient rarement ensemble. La culture musicale des femmes était axée sur la pratique collective du chant et de la danse, exécutée pour le simple plaisir ou à l’occasion de certaines cérémonies. Enregistrées entre 1973 et 1977 par Véronica Doubleday et John Baily, ces chants offrent un aperçu de la musique telle que pratiquée en privé par les femmes et les jeunes filles dans les années 1970, avant que la guerre civile ne mette en péril les traditions culturelles afghanes. Touché par le rythme spécifique au jeu des femmes dans ces musiques, Franq de Quengo (qui est également batteur) a sélectionné cet extrait pour la particularité du statut de la femme musicienne à Hérat : en dépit d’un statut social plutôt bas, elles étaient très appréciées de leurs auditoires. La musique permettait, de plus, d’échapper temporairement à la domination masculine.

Sélection commentée d’albums joués par Laurent Jeanneau

Bangladesh. Orgues-à-bouche, rituels des Murung / Enregistré à la Maison des Cultures du Monde INEDIT
Les Murung sont un peuple semi-nomade des collines, à l’ouest du Bangladesh. Contrairement à leurs voisins, les Murung ne sont ni hindouisés, ni christianisés, ni islamisés : Leur religion, celle des esprits, est fondée sur de nombreuses divinités en relation avec les plantes, les animaux, les pierres et les cours d’eau. Le plung, orgue-à-bouche fabriqué à partir d’une calebasse et de tubes en bambou, est l’instrument privilégiée des hommes célibataires pour le sachiacum (acte sacrifiel, pivot spirituel et social des Murung), mais aussi pour les funérailles, les fêtes de moisson et les rencontres avec les jeunes femmes. Selon les circonstances, il peut être joué par un ou deux individus –dans ce contexte intimiste, l’instrument diffère un peu et est alors appelé rina plung –, ou au sein d’un orchestre de dix à vingt instruments répartis en famille en fonction de leur taille, qui peut atteindre les deux mètres ! Pour Laurent Jeanneau, qui a fait plusieurs enregistrements d’orgue-à-bouche, "cet ensemble a vraiment quelque chose de particulier, une transe répétitive commune aux cérémonies animistes qui me touche."

Hani in China volume 1 / Kink Gong
Les Hani sont l’une des minorités ethniques vivant en Chine. Ils sont un million et demi dans la partie sud du Yunnan (Sud-ouest de la Chine, au-dessus du Laos et du Vietnam). Il existe un modèle de chant "traditionnel" chez les Hani, mais cette manière de chanter est constamment réadapter et réapproprier par les chanteurs, en fonction du contexte. Beaucoup de ces chansons suscitent de fortes émotions chez les interprètes, qui peuvent se traduire par des larmes lors du chant. Laurent Jeanneau, qui a lui-même enregistré ces musiques, explique : "ce sous-groupe Baina Hani est un exemple exceptionnel d’un ensemble vocal de sept femmes, et de trois hommes instrumentistes (deux petits instruments à cordes, et une flûte). Il s’agit là d’un minimalisme, d’une nostalgie très sophistiquée, qui pousse l’émotion à son maximum."

Tha : Flat gongs in Cambodia and Laos / Kink Gong
Les gongs Tha sont des gongs plats qui se jouent par deux. Dans cette partie du Sud- Est de l’Asie (tant au sud du Laos qu’au nord du Cambodge), de nombreux sous-groupes de l’ethnie Brao ont développés une manière unique d’utiliser ces gongs. Laurent Jeanneau : "pendant cette période (entre 2003 et 2006), j’ai enregistré de multiples ensembles de gongs dans les zones de minorités ethniques du Cambodge et sud-Laos. Dans cette région, les gongs sont les instruments privilégiés pour entrer en communication avec les esprits lors de cérémonies animistes. Pour ces enregistrements, j ai choisi le Tha, une paire de gongs plats attachés à une structure et frappés de chaque côté par deux hommes qui utilise deux maillets". Avec ces maillets, l’un des hommes frappe l’intérieur des gongs tandis que l’autre frappe l’extérieur. Cette structure permet ainsi permet ainsi de varier et de développer différents motifs, et engendre "une évolution rythmique et des combinaisons beaucoup plus complexes qu’elles n’y paraissent". L’originalité de cette technique a permis à Laurent Jeanneau d’expérimenter de nouvelles sonorités grâce aux divers ensembles de gongs enregistrés : "dans cet album, j’ai profité de l’occasion pour mixer plusieurs sessions de Tha afin de corser les déclinaisons rythmiques et les textures différentes de gongs".

Sélection commentée d’albums joués par Awesome Tapes From Africa

Generali Habyarimana : Polyphonie des Twa du Rwanda / Fontimusicali
Les Twa représentent à peine 1% de la population au Rwanda et font partie de l’ensemble des populations pygmées répandues à travers toute l’Afrique centrale. Dans la musique Twa, le caractère vocal est prédominant (les instruments de musique étant limités aux grelots amayugi portés par les danseurs et au petit tambour à peau ruharage, utilisé comme soutien rythmique). Brian Shimkovitz explique : "J’ai cherché à comparer les pratiques musicales entre les régions forestières et la savane. Actuellement, de nombreux groupes ethniques désertent les forêts et leurs modes de vie traditionnels, à cause de bouleversements politiques et économiques. Une des particularités de la musique pratiquée dans ces zones est son caractère collectif et harmonieux – à l’image de la façon dont les Twa des forêts vivent ensemble". L’extrait présenté ici loue les qualités de Juvénal Habyarimana, président du Rwanda de 1973 à 1994.

Louange de l’Ambassadeur de Yola : Nigeria, Musique Haoussa – traditions de l’Emirat de Kano / Enregistré à la Maison des Cultures du Monde
Les Haoussa constituent par leur nombre l’un des plus importants peuples d’Afrique. Traditionnellement, les Haoussa étaient organisés en Etats dirigés par un émir. Aujourd’hui, si ces émirs ne conservent plus qu’un pouvoir symbolique, ils représentent pour les musiciens des protecteurs actifs. A l’exception des musiciens de l’émir, les autres ont un statut semi-professionnel et pratiquent surtout la musique pour célébrer les événements commandités par les princes. Contrairement à l’extrait précédent, la polyphonie vocale est absente des musiques haoussa : les musiciens préfèrent le jeu "à tour de rôle", d’où découle de nombreuses formes responsoriales (sorte de « dialogue » entre différentes parties). Ce chant présenté loue le peuple peul des villes de Yola, à l’Est du Nigeria.

La musique warrior : Music of the Dagomba from Ghana / Smithsonian Folkways Recordings
Au nord du Ghana, les populations sont extrêmement mobiles. Il existe ainsi un brassage culturel très riche dont la musique, fruit de nombreuses influences voisines aux Dagomba, représente un bon exemple. Cet album regroupe des enregistrements réalisés non seulement au Nord du Ghana, mais aussi sur un territoire beaucoup plus large. En suivant les musiciens migrants, Verna Gillis propose un tableau sonore des diverses expressions musicales Dagomba. Brian Shimkovitz : “Les Dagomba du Nord du Ghana ont toujours été intéressants pour moi. Ils vivent dans une région qui change très rapidement et où l’agriculture est devenue plus difficile. En général, les différents groupes ethniques du Ghana jouent des cornes et des xylophones, le plus souvent en solo ou en duo, à la différence des communautés vivant en forêt. Voilà un exemple de ce que j’aime."


© musée du quai Branly, photo Pomme Célarié

© musée du quai Branly, photo Pomme Célarié

© musée du quai Branly, photo Cyril Zannettacci